Frédéric Kaplan et Warren Sack – 02/12/2014



Abstract

Langue, écriture et automatisme: les software studies face au capitalisme linguistique

Séance du 2 décembre 2014, enregistrée au Centre Pompidou (Salle Triangle)

Le stade numérique du processus de grammatisation pose le problème d’un changement radical des conditions de la lecture, de l’écriture et de l’expression linguistique : la formalisation, la discrétisation et l’extériorisation des comportements langagiers humains dans les rétentions tertiaires numériques semblent rendre impossible la ré-appropriation de ces savoirs par les individus. En effet, afin de tirer profit de la recherche des internautes, Google exerce un contrôle sur la langue au moyen d’outils de correction et de complétion automatique. En incitant l’internaute à employer les mots les plus utilisés statistiquement et qui font l’objet de la spéculation des publicitaires, ces automates le ramènent dans le domaine de la langue « prédictible » et commercialement exploitable par l’entreprise. Grâce à cette médiation algorithmique de l’expression, Google est donc parvenu à transformer le matériel linguistique en véritable ressource économique. Mais ce phénomène, que Frédéric Kaplan décrit sous le nom de « capitalisme linguistique », a pour effet direct une régularisation et une homogénéisation des langues naturelles, qui s’accompagne de leur désidiomatisation à échelle mondiale. Cet effet rétroactif des technologies sur la langue semble conduire à l’émergence d’une nouvelle syntaxe et d’un nouveau lexique informé par les capacités linguistiques des machines et la valeur économique des mots.

Pour penser et transformer ce nouvel environnement linguistique, il semble nécessaire de distinguer les ressources textuelles produites par des auteurs humains de celles qui sont automatiquement générées par les machines, afin de comprendre la logique à l’oeuvre dans la production textuelle automatique. C’est notamment ce qu’analyse Warren Sack : si le capitalisme linguistique repose actuellement sur la vente de mots individuels ou la production de résumés et traductions, il pourrait aussi s’étendre à la génération automatique de récits. Le développement de langages de planification permet aujourd’hui à des logiciels de générer automatiquement des récits à partir de bases de données et de programme. Or, l’effort pour traduire l’art narratif dans la technologie informatique ne se contente pas de mécaniser la compétence narrative : il suppose une ré-articulation des logiques narratives qui modifie la nature des récits racontés et conditionne les formes de littérature et de fictions à venir.

Comment intégrer cet environnement automatisé à un projet de développement des savoirs ? La capacité à lire et à écrire des logiciels semble en effet essentielle pour développer de nouvelles capacités linguistiques et regagner une marge de manœuvre dans l’exercice de l’art narratif : non pas dans le but de rationaliser les formes artistiques existantes, mais en vue de déterminer les changements souhaitables et d’inventer de nouvelles expressions narratives, travaillant contre l’habituation et l’automatisation. Les software studies pourraient alors apparaître comme un mode de résistance au capitalisme linguistique : s’il n’y a pas de fatalité dans l’implémentation informatique d’une compétence naturelle, mais un ensemble de choix techniques réversibles, il s’agirait de définir le lieu où les sciences de l’informatique et les humanités peuvent instaurer un commerce intelligent et profitable à tous.

Frédéric Kaplan est professeur à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (chair d’Humanités numériques), directeur du Digital Humanities Lab et spécialiste des interfaces hommes-machines et de l’intelligence artificielle. Ses recherches portent notamment sur les enjeux de l’algorithmique et de la numérisation d’archives en épistémologie de l’histoire, les effets de l’économie linguistique de Google sur les langues naturelles, et les dimensions cognitive et sociales des pratiques d’annotation. Il travaille plus généralement sur le design muséographique, l’utilisation des big data en sciences humaines, et le rôle des interfaces numériques dans l’apprentissage et la transmission de connaissances. Il développe actuellement le projet de la « Venice Time Machine », une modélisation numérique de l’évolution de Venise sur mille ans d’histoire.
Voir son article « La question de la langue à l’époque de Google » in Digital Studies, Organologies des savoirs et technologies de la connaissance, FYP Editions.

Warren Sack est professeur de « Film and Digital Media » à l’Université de Santa Cruz, concepteur de logiciels, théoricien des médias et spécialiste de l’algorithmique. Il a participé au développement des Software Studies et s’interroge sur les usages politiques et sociaux des nouveaux médias : ses recherches portent sur la théorie et le design d’espaces de débat public en ligne, sur le développement de logiciels open-source et sur l’analyse et la conception d’environnement éducatifs en réseau. Voir ses articles « Une machine à raconter des histoire » sur le site Digital Studies : http://digital-studies.org/wp/warren-sack-une-machine-a-raconter-des-histoires-de-propp-aux-software-studies-les-temps-modernes-novembre-decembre-2013/?lang=fr et « Image, nombre, programme, langage » in Digital Studies, Organologies des savoirs et technologies de la connaissance, FYP Editions.



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