Appel aux études digitales


ENMI 2012

Voici le texte d’appel aux digital studies écrit par Bernard Stiegler dans le cadre des Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2012 :

Dans le cadre des Entretiens du nouveau monde industriel qui se tiennent chaque année au Centre Pompidou depuis cinq ans, l’Institut de recherche et d’innovation organise les 17 et 18 décembre prochains un colloque dédié à la question des digital studies. La technologie numérique est une forme nouvelle de l’écriture et de l’accès à l’écriture (et c’est en cela une forme nouvelle de la lecture) : la technologie numérique est la forme opto-électronique, industrielle et largement automatisée de l’écriture mise en forme, éditée, diffusée et lue à l’aide d’automates fonctionnant à la vitesse de la lumière.

La technologie numérique est en cela une « technologie intellectuelle », au sens de Jack Goody, mais dont l’industrialisation, l’automatisation et les performances de vitesse transforment radicalement les conditions de la vie de l’esprit sous tous ses aspects : psycho-affectifs, économiques, géopolitiques, sociaux, culturels, artistiques, intellectuels et scientifiques.

Une écriture, quelle qu’elle soit, est constituée par un ensemble fini de traces et de règles de combinaison de ces traces. Mais toute société humaine peut être décrite comme un régime de traces : l’inscription, l’extériorisation et l’intériorisation de traces constituent les cultures matérielles de la vie de l’esprit depuis l’origine même de l’hominisation.

L’écriture opto-électronique bouleverse les régimes de traces en instaurant au niveau planétaire une tracéologie industrielle généralisée qui est devenue la base de la vie industrielle partout dans le monde. En outre, au-delà de ces effets empiriques, ce bouleversement remet en jeu les topiques qui auront organisé la question de la connaissance aussi bien dans le passé, à travers la philosophie et l’épistémologie, que dans les périodes plus récentes, et en particulier à travers les divers paradigmes cognitivistes.

Après bien d’autres penseurs, tel Walter Ong, Maryanne Wolf, tout en se référant aux travaux de Stanislas Dehaene, a souligné les éléments de continuité et les éléments de rupture entre l’écriture alphabétique et la technologie numérique pour ce qui concerne leurs effets sur l’organisation cérébrale. Comme Walter Ong parlait de literate mind, conception de l’esprit qui constitue un pendant de la raison graphique et des technologies intellectuelles selon la conception de Jack Goody, Maryanne Wolf interroge les conditions de passage du reading brain à un digital brain. Et une telle question ne peut être posée que parce que le devenir psycho-cérébral est irréductiblement lié à un devenir tracéologique technique, et non biologique.

La numérisation en cours soulève donc des questions radicales aussi bien pour qui concerne le devenir des organisations cérébrales humaines que pour le devenir des sciences qui évoluent elles-mêmes structurellement et noétiquement (au cœur même de leur vocation intellectuelle) en fonction du devenir techno-tracéologique, c’est à dire organologique au sens où, en musicologie, l’organologie étudie le devenir des instruments qui ne sont évidemment par de simple moyens pour les musiciens. On pourrait ainsi parler d’une organologie de la raison (c’est à dire des savoirs constitués selon les canons de la rationalité) à propos de la place prise par l’analyse de données, la visualisation et la simulation dans les sciences se développant à l’âge de la « raison numérique » et non seulement de la « raison graphique » de Goody.

Dès lors s’impose à toutes les disciplines et dans toutes leurs dimensions la question du statut qu’il convient d’accorder à la technique dans le devenir humain, et dans le devenir des savoirs par lesquels l’humain sait quelque chose de lui-même, et de ce qui, n’étant pas lui, est sa condition : les questions « imposées » par la numérisation (telles celle du passage d’un literate brain à un digital brain) se posent bien avant la numérisation – même si c’est face à l’expérience radicale du bouleversement traçéologique provoqué par la numérisation que ces questions nous paraissent être devenues incontournables.

C’est pourquoi les digital studies ne doivent pas se limiter à l’étude des technologies numériques : leur objet générique devrait être l’étude des techniques et technologies intellectuelles en général sous l’angle de leurs effets sur les savoirs en général. En ce sens, plutôt que de digital studies, il vaudrait sans doute mieux parler de knowledge studies (le pluriel de studies dénotant un apport spécifique par rapport à l’épistémologie qui, outre qu’elle n’étudie que les connaissances et savoirs scientifiques, se conçoit d’emblée comme un discours unifié par un logos pur de toute technicité).

De telles knowledge studies poseraient en principe – et comme leur thèse commune – que l’étude de la connaissance n’est pas soluble dans celle de la cognition, tout savoir et toute connaissance supposant, à la fois pour pouvoir se transmettre et pour pouvoir se transformer, une artefactualité technique essentielle à ce que Georges Canguilhem décrivait comme la forme de vie technique.

Dans la vie technique, les conditions de subsistance vitale aussi bien que d’existence sociale de l’individu sont constituées de façon essentielle par ses artefacts, ce qui déplace et complexifie sensiblement les questions posées par la cognition au sens large que les cognitivistes accordent à ce terme, c’est à dire réduite au comportement d’un individu dans son milieu (cet individu pouvant être lui-même un artefact, mais le statut de l’artefact dans la vie technique dès son origine n’étant pas pensé comme tel par le cognitivisme).

Le principal but du colloque qui se tiendra les 18 et 19 décembre est d’ouvrir un débat public et scientifique international sur le statut de la technologie numérique dans les sociétés contemporaines et à venir et de faire émerger sur la base de ce débat un collectif international d’échanges et de contributions autour des digital studies (ou des knowledge studies) ainsi appréhendées.

Ce collectif constituera progressivement une communauté internationale partageant des thèses initiales et explorant en commun des hypothèses (chacun dans sa spécialité, ou de son point de vue, ou dans un champ spécifique, etc.) et se dotant de moyens très légers, peu coûteux, peu consommateurs de temps, mais permettant de tenir régulièrement un forum en ligne et d’organiser des conférences à échéances régulières au sein d’un séminaire commun également en ligne, et, lorsqu’il y a lieu, de publier collectivement des contributions.

Le site internet www.digital-studies.org est conçu comme une plateforme ouverte tirant parti des possibilités nouvelles offertes par le numérique pour mettre en place des dispositifs de valorisation éditoriale. Chaque partenaire peut y diffuser les travaux qu’il souhaite faire connaître aux autres partenaires.

Bernard Stiegler