Jean Lassègue et David Bates – 13/01/2015



Abstract

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Séance du 13 janvier 2015, enregistrée au Centre Pompidou (Salle Triangle)

C’est à Alan Turing que nous devons le concept de « machine abstraite » ainsi que le fameux « test de l’intelligence » – qui seront à la base de constructions intellectuelles et de programmes de recherche majeurs du XXè siècle : le cognitivisme et l’intelligence artificielle.

Alan Turing est généralement associé à l’idée que l’esprit humain peut être compris en termes machiniques. La machine « abstraite » qu’il conceptualise en 1936 suggère que le fonctionnement de l’esprit humain peut être modélisé à l’aide d’algorithmes et reproduit dans une machine à états discrets, dont rien n’empêche a priori la réalisation matérielle. De plus, le test qu’il propose en 1950 dans « Computing Machinery and Intelligence » suggère que la pensée humaine peut être simulée avec succès par un ordinateur numérique.

La pensée de Turing sur la cognition est cependant plus complexe qu’il n’y paraît. À trois moments dans son œuvre, Turing se réfère à un domaine de la pensée humaine qui échappe à toute explication machinique : il distingue l’esprit et le corps, il évoque un «oracle» comme fournisseur non-mécanique des intuitions mathématiques, il mentionne l’existence de la perception extra-sensorielle et affirme que l’esprit peut affecter à distance les autres esprits ou même la matière. Loin de faire de Turing un penseur aux inclinations mystiques, il s’agira, lors de cette séance, de montrer que sa théorie de l’intelligence repose sur l’idée que l’esprit humain et le cerveau sont des systèmes ouverts, qui se sont développés et ont progressé seulement en raison de perturbations venues de l’extérieur. Sa « croyance scientifique en la réincarnation » invite aussi à questionner la thèse de l’indépendance du dispositif de traitement de signes à l’égard de la matière dans laquelle il est susceptible de se réaliser, ainsi que les enjeux soulevés par la possibilité de l’incarnation d’une machine logique dans la nature physique.

Car si Turing est essentiellement connu comme mathématicien, logicien, ou cryptographe, il s’est aussi intéressé, à la fin de sa vie, à la philosophie de la nature. Alors que ses premiers travaux ont trait à la notion de calcul formel et au rôle de l’intuition et de l’ingéniosité dans le raisonnement mathématique, ses recherches viseront finalement à expliquer l’apparition des formes biologiques à partir de substrats indifférenciés. Ce passage du formalisme mathématique à la question biologique de la morphogénèse (en passant par l’informatique) invite à relire les recherches de Turing à partir du déploiement d’un problème transversal aux sciences des idéalités et de la nature, celui du rapport du calculable au non-calculable, et à interroger sa méditation autour de l’« au-delà » du déterminisme, au niveau formel comme au niveau physique. Il s’agira donc de sortir de l’interprétation cognitiviste et computationnelle classique d’Alan Turing pour repenser ses travaux à l’époque du numérique et des ordinateurs réticulés.

David Bates est professeur de rhétorique à l’université de Californie de Berkeley et ancien directeur du Center of New Media à Berkeley. Ses principaux thèmes de recherche sont l’histoire de la politique et de la pensée juridique, et l’histoire des sciences, des technologies, des medias et de la cognition. Lors de ses précédentes interventions, il s’était intéressé à la question de l’automaticité (http://enmi-conf.org/wp/enmi13/session-1/ ), à celle de l’augmentation de l’intelligence (http://digital-studies.org/wp/david-bates-chapter-breakdownsummary/?lang=fr ), ainsi qu’à la théorie de la faille (http://enmi-conf.org/wp/enmi14/session-1/#video). Il écrit actuellement Human Insight : An Artificial History of Natural Intelligence, ouvrage dans lequel il retrace les conceptions de l’intelligence humaine dans la science moderne, et qui vise à fournir une histoire critique de l’intelligence artificielle. Ce projet débute avec Descartes et les premières idées concernant le rapport entre pensée et machine, envisage leurs transformations sous l’impact des évolutions technologiques, ainsi que des sciences du corps et du système nerveux, et aboutit à une étude de la cybernétique et du numérique.

Jean Lassègue est philosophe des sciences, chargé de recherches au CNRS et à l’EHESS, ainsi qu’au Centre de Recherche en Epistémologie Appliquée de l’Ecole Polytechnique (CREA). Ses travaux relèvent de l’anthropologie philosophique et ont pour thème général l’étude des formes et activité symboliques : dans ce cadre, il a étudié l’émergence et l’évolution de l’informatique, envisagée à la fois comme outil de modélisation d’un point de vue épistémologique, comme objet anthropologique réorganisant les savoirs et les pratiques, et comme nouvelle étape dans l’histoire de l’écriture. Dans son livre sur Turing (Turing, Paris, Les Belles Lettres, 1998), il s’attache à décrire la cohérence interne de l’ensemble des travaux qui ont progressivement conduit le théoricien de l’intelligence artificielle du formalisme mathématique à l’étude de la morphogénèse, en passant par l’informatique. Son intervention lors des Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2014 portait sur Turing, l’algorithmique et l’incalculable (http://enmi-conf.org/wp/enmi14/session-1/#video). Il publie cette année Ernst Cassirer, du transcendantal au sémiotique.

David Bates et de Jean Lassègue interviendront en ligne. Leurs conférences seront suivies d’une discussion avec le public et Bernard Stiegler.



Vidéo de la session